
À la Villa Noël, Hubert le Gall expose en pleine nature Arsène, son lapin couché accueillant des plantes locales. Villa Noel Cuturi x Studio Vanssay-92 - Hubert Le Gall
REPORTAGE - En pleine nature et misant sur leur architecture, de nouveaux lieux s'ouvrent ponctuellement à des amateurs d'art triés sur le volet. Une manière pour leurs propriétaires de proposer une expérience hors des traditionnelles galeries. Visite guidée.
Du génie des lieux naît souvent de belles histoires. Avec la Villa Noël, à Noves, près de Saint-Rémy-de-Provence, le designer Hubert Le Gall a entamé un nouveau chapitre de sa vie d’artiste qu’il entend faire partager à un cercle d’amateurs désireux de vivre une expérience intimiste de l’art. Il a vite compris que cet endroit où ses oeuvres sont en parfaite communion avec l’architecture et le paysage pouvait répondre à cette attente. Tout sauf un mas provençal, l’ouvrage moderniste de plain-pied, réalisé entre 1974 et 1982, avec son mobilier sur-mesure imaginé par Armand Pellier, lui a été particulièrement inspirant pour laisser vagabonder son imagination.
Atypique pour la région, l’édifice est le plus important de l’autodidactemarseillais, ce qui lui a valu le label "architecture contemporaine remarquable" décerné par le ministère de la Culture. Adorant les défis, Hubert Le Gall a osé s’y affronter. "J’avance à tâtons pour insérer mes pièces dans le paysage, sans le perturber. Pour l’heure, j’ai privilégié l’horizontalité à la verticalité. Mais je vais bientôt m’attaquer à du plus monumental. Ce lieu est en plein devenir", explique le créateur qui bouillonne d’idées.
Depuis son acquisition, il y a peu, Hubert Le Gall(64 ans) a dû apprivoiser cet immense bâtiment se déployant en trois arcs de cercle selon un axe est-ouest, comme l’avaient voulu ses anciens commanditaires pour disposer d’une vue totale sur les Alpilles. Et, surtout, "digérer", comme il le dit, "cette construction brutaliste hors norme". Elle lui a inspiré son banc, posé devant l’entrée : un serpent glouton en bronze s’insérant dans des blocs de pierre tirés de la carrière de Vers-Pont du Gard, qui a appartenu à Armand Pellier. Ce dernier a utilisé cette pierre calcaire jaune paille, compacte, à gros grains, dans presque toutes ses constructions.
Formidable terrain de jeu
De cette villa si clivante, le designer gourmand des détournements et des analogies, avec toujours une pointe de poésie ou d’humour, a fait sa demeure-telier. Elle est devenue un formidable terrain de jeu pour y exposer ses pièces à vendre. Des anciennes, venant de son exposition de la Villa Kérylos, en 2021, à Beaulieu-sur-Mer, comme Le Festin de Dionysos (2020), vase en bronze avec ses tiges aux bulles de verre soufflé (35 000 euros, édition de 8). Mais aussi beaucoup de nouvelles comme son mobilier de jardin Merlin et Merlotte, en acier thermolaqué blanc, avec ses coussins jaune soleil. La majorité fait la part belle au monde animal, comme son lapin couché aux grandes oreilles et pieds écartés, Arsène, dont le ventre accueille des plantes locales. Il se décline en plusieurs tailles et matériaux, dont celui en bronze patiné à la feuille d’or (60.000 euros). Le Gall a l’ambition d’en dessiner un géant, pouvant abriter un bassin.

La Chaise Vincent du designer Hubert Le Gall fait partie des 30 sculptures d’extérieur qui habillent le parc boisé de la Villa Noël, à Noves. Alizée de Vanssay
Pas moins de 30 sculptures d’extérieur sont ainsi mises en scène subtilement dans le parc boisé dominant les champs d’oliviers, jouant des vastes perspectives, avec La Chaise Vincent (pièce unique en aluminium colorée, 2025, 35 000 euros) ou l’intimité des bosquets. La visite est ouverte à discrétion, sur rendez-vous, via sa galerie Cuturi, à Paris, au Palais Royal. Elle s’inscrit dans le prolongement de son exposition estivale dans cette même galerie. Intitulée "Arbres de la forêt, vous connaissez notre âme", un thème en référence au poème de Victor Hugo Aux arbres. Elle a donné lieu à la console Milos avec ses boucs inspirés de la Grèce antique, au cabinet Osaka, peuplé de grues ou au cabinet Aurore avec ses biches évoquant une forêt onirique. Ce travail narratif à la frontière de l’art et de l’objet fonctionnel est la marque du designer, qui refuse de se laisser enfermer dans une catégorie.
Un cadre bien plus excitant pour les collectionneurs
Les amateurs qui ont poussé le voyage jusqu’à Noves sont conquis. Rencontrer l’artiste dans son lieu de création plutôt que dans le cadre classique de sa galerie les excite bien plus. Et Les pièces in situ paraissent plus séduisantes. La tendance se développe, lancée en 2014 par la fondation Bernar Venet, au Muy, qui montre ses œuvres monumentales et celles de ses contemporains dans un parc de plusieurs hectares, mais ouvre aussi la maison de l’artiste, le Moulin, en bordure de rivière, où François Morellet a réalisé une pièce à partir des lettres de son nom, où César a compressé sa voiture et où Christo fait son portrait empaqueté.

Intérieur entièrement meublé par Bernar Venet. Nikolai Saoulski
La formule de l’art comme chez soi en a conquis d’autres sous des formes diverses. Le 27 juin dernier, le galeriste François Laffanour ouvrait sur invitation, à ses amis collectionneurs, son manoir normand du pays d’Auge, avec ses écuries et ses 30 hectares de bois et de vallons traversés par une rivière. Après Jean Prouvé et Takis, c’est au tour de Tadashi Kawamata d’investir le lieu, avec ses petites ou grandes structures posées comme des mikados de bois. Elles sont disposées à l’intérieur comme à l’extérieur, telle celle greffée sur la maison démontable de Prouvé, dans le jardin.
"J’ai toujours eu au fond de moi ce rêve de faire partager l’art autrement que dans ma galerie parisienne, en ouvrant discrètement mon chez-moi pour montrer aussi ma collection de design et d’art contemporain, avec des pièces souvent plus monumentales, l’espace le permettant. L’idée est née de mes premières visites dans le Sud, à la Fondation Maeght , à Château La Coste ou chez Enrico Navarra , au Muy, où le bâtiment de Rudy Ricciotti voisine avec les maisons de Prouvé et de Jean Nouvel", explique le marchand.
Son manoir, transformé en un vaste espace cathédrale aux généreuses ouvertures, avec des suspensions d’Isamu Noguchi au plafond, permet d’exposer une immense console de Charlotte Perriand (ancienne commande de Bruno Coquatrix), le bureau Présidence ou la chaise Antony de Jean Prouvé, des lampadaires d’Andrea Branzi, le fauteuil Ox de Hans Wegner et des canapés de Donald Judd. Après avoir restauré les bâtiments principaux, François Laffanour a redessiné le parc (destiné encore à s’étendre) pour y installer une douzaine d’oeuvres de Loris Gréaud, François Stahly, Stefen Nikolaev ou Richard Jackson.
Expositions-ventes
L’art contemporain invite aussi son public à Panéry, près d’Uzès (Gard), domaine de 500 hectares (dont 120 d’oliviers et 70 de vignes cultivées en agriculture biologique) appartenant à Jacqueline et Olivier Ginon, le fondateur de la société événementielle GL events. Avec son nouveau moulin à huile très contemporain, son hôtel et sa table d’hôte, le lieu est une expérience immersive entre art, gastronomie et nature, à la rencontre d’artistes, pour certains en résidence. Ce musée à ciel ouvert offre un parcours naissant de sculptures monumentales en extérieur, Bernar Venet et ses grands arcs d’acier en tête. Tandis que des espaces d'exposition-vente montrent chaque année un nouvel artiste, non loin du chai envahi par les toiles libres de Claude Viallat.
C’est avec l’appui du collectionneur Olivier Ginon que la galerie de François Ceysson et Loïc Bénétière, promotrice du mouvement Support-Surface, a pu s’implanter dans ce lieu estival. Il s’ajoute à ceux de Paris, Lyon, Saint-Étienne, du Luxembourg, New York et Tokyo, marquant ainsi l’ascension d’un duo qui s’est rencontré au Lycée. Jusqu’au 11 octobre, l’exposition met à l’honneur le Français Bernard Pagès, sous le titre "Voir à travers", avec ses sculptures d’une étrangeté radicale toujours en déséquilibre. À 85 ans, l’artiste célébré en 1983 par le Centre Pompidou, fait figure de redécouverte avec ses pièces anciennes (Le Grand Scarabée de 2008 ou Les Ceps en foule, installation de 2020, tiges ondulantes de métal oxydé ou peint dans des blocs de pierres grillagés) ou nouvelles (Dévers aux miroirs sur parallélépipèdes d’acier de 2026).

Au Domaine de Panery, l’installation monumentale de Bernard-Pagès, Les Ceps en foule. présentée par la galerie Ceysson-Bénétière cauvet cyrille
Restauration titanesque
Sous couvert de lieu d’art privilégié (faisant partie du Réseau Plein Sud), tout ce qui y est montré est à vendre. Une démarche inverse de celle du galeriste Pierre-Alain Challier et de son ami, commissaire-priseur à Montpellier, Bertrand de Latour, en leur château de Lascours, à 6 kilomètres d’Anduze, qui font toutefois la promotion de leurs artistes. Avec acharnement, ils ont entrepris des travaux titanesques pour restaurer cette vieille bâtisse aux plafonds troués mariant l’époque médiévale et le XVIIIe siècle, entretenir la bambouseraie de 1850 et restaurer le parc avec son platane tricentenaire pour y accueillir le Nid de Nils-Udo, les céramiques de Jean-Pierre Formica ou une sculpture de Parvine Curie. Ce sauvetage patrimonial pourrait se transformer en fondation avec des oeuvres grand format, à l’échelle de l’architecture et de la nature, commandées in situ.
En attendant, ils invitent leurs collectionneurs, sur rendez-vous, à découvrir l’intérieur entièrement meublé par Bernar Venet (dont la galerie défend les Éditions), de la bibliothèque à la salle à manger et jusqu’à la chambre. De nouvelles pièces d’Hubert Le Gall et de Jean-Loup Champion égayent l’ensemble. À partir, du 9 août, la bibliothèque d’art moderne de feu Jeanne- Marie de Broglie (ex-présidente de Christie’s Europe) sera inaugurée dans l’ancienne bibliothèque au rouge pompéien des princes de Croÿ qui habitaient jadis Lascours.
